Chère Madame,

Aujourd’hui, je prends ma plume pour t’écrire comme il y a quelques années j’ai pris mon pinceau pour peindre, mes outils pour sculpter…

J’aime l’art, j’aime le beau. Si je t’écris une lettre, je la veux belle et folle. Je veux des mots ronds, des mots violents, des mots tendres, des mots inspirants… j’ai de hautes attentes ! Espérons que je serai inspirée !

Parce que vois-tu je ne suis pas une auteure. Durant mon incroyable vie, j’ai flirté avec la photo, mis les mains dans la peinture, modelé et façonné les matières mais les mots je n’y ai pas vraiment touché.

Pourtant, je me suis exprimée. J’ai défendu les femmes, les noirs américains, les malades du sida… et pour cela, j’ai parlé, j’ai crié, j’ai murmuré… Par ma voix, mes paroles, j’ai joué avec les mots…

Moins souvent, je les ai posés sur du papier, moins souvent je me suis efforcée de les faire sonner juste. Les mots, je les ai plus dits qu’écrits.

Ainsi, tu seras indulgente si ma prose n’est pas celle de Colette !

Je suis Catherine Marie-Agnès Fal de Saint-Phalle, surnommée « Niki » par ma mère. Cette dernière était américaine et avait dû trouver ce surnom plus cool. Je suis née le 29 octobre 1930 à Neuilly-sur-Seine.

Mon père, un français, avait été ruiné par le krach boursier de 1929 et avait dû renoncer à la banque new-yorkaise Saint Phalle & Co. dont il était propriétaire.

Les premières années de ma vie, je les passe au domicile de mes grands-parents dans la Nièvre, avant de rejoindre mes parents, repartis aux États-Unis, à Greenwich, où je suis élevée par une nourrice à qui je donne le doux petit nom de « Nana ».

Chère Nana, heureusement qu’elle fut là pour m’apporter de la tendresse dans une maison où « la morale était partout : écrasante comme une canicule. »

L’année de mes 11 ans, ma vie bascule. « Nous étions en 1942. Mes parents avaient loué une jolie maison en bois blanc avec beaucoup de terrain autour. L’herbe était haute. Ça sentait bon. […]

Ce même été, mon père – il avait 35 ans, glissa sa main dans ma culotte comme ces hommes infâmes dans les cinémas qui guettent les petites filles. J’avais onze ans et j’avais l’air d’en avoir treize. Un après-midi mon père voulut chercher sa canne à pêche qui se trouvait dans une petite hutte de bois où l’on gardait les outils du jardin. Je l’accompagnais… Subitement les mains de mon père commencèrent à explorer mon corps d’une manière tout à fait nouvelle pour moi. HONTE, PLAISIR, ANGOISSE, et PEUR, me serraient la poitrine. Mon père me dit : « Ne bouge pas ». J’obéis comme une automate. Puis avec violence et coups de pied, je me dégageais de lui et courus jusqu’à l’épuisement dans le champ d’herbe coupée. […]

Mon père m’aimait, mais ni cet amour, ni la Religion Archi Catholique de son enfance, ni la morale, ni ma mère, rien n’était assez fort pour l’empêcher de briser l’INTERDIT. En avait-il marre d’être un citoyen respectable ? Voulait-il passer du côté des assassins ? […]

Je me suis souvent demandé pourquoi après le viol, je n’ai pas immédiatement prévenu ma mère. […] Si j’avais osé parler, que se serait-il passé ? […] Le silence me sauvait mais en même temps il était désastreux pour moi car il m’isolait tragiquement du monde des adultes. Il y avait des causes plus obscures à mon silence : une enfant a t-elle les moyens d’affronter la loi en elle-même ? Bien sûr que non ! Une vie entière n’y suffit pas ! […]

Tourmentée durant des années par ce viol, je consultais de nombreux psychiatres : des hommes, hélas ! […] Les psychiatres ainsi, puisqu’ils ne reconnaissaient pas le crime dont j’avais été victime, prenaient inconsciemment le parti de mon père. […]

Ce viol me rendit à jamais solidaire de tous ceux que la société et la loi excluent et écrasent. Puisque je n’étais pas encore parvenue à extérioriser ma rage, mon propre corps devint la cible de mon désir de vengeance.

Solitude. On est très seul avec un secret pareil. Je pris l’habitude de survivre et d’assumer. […]

Cette solitude forcée créa en moi l’espace nécessaire pour écrire mes premiers poèmes et pour développer ma vie intérieure, ce qui plus tard, ferait de moi une artiste. »

[Nota bene : le long extrait où Niki raconte le viol qu’elle a subi à 11 ans est tiré d’une lettre très émouvante qu’elle a écrit à sa fille Laura. à lire la lettre de Niki à Laura]

Que dire de plus après ce douloureux témoignage ? L’art m’a offert une sorte de thérapie qui « calmait le chaos qui agitait mon âme et fournissait une structure organique à ma vie […] ».

Moi qui avais été élevée par mes parents dans le seul but d’être bien mariée, j’ai su me révolter.

J’ai su dire NON. J’ai su lutter contre le puritanisme religieux et le patriarcat. C’est triste à dire mais ma hantise était celle de ressembler à ma mère, soumise, passive, femme de…

Cette colère, cette révolte contre la société, je l’ai transformé en énergie créatrice.

« J’ai eu la chance de rencontrer l’art parce que j’avais, sur le plan psychique, tout ce qu’il faut pour devenir terroriste. Au lieu de cela j’ai utilisé le fusil pour la bonne cause, celle de l’art. »

J’ai pris les armes et j’ai tiré sur les injustices avec des couleurs. Ces toiles sont devenues un bouclier contre la dépression, la cruauté, les abus, l’arbitraire, les erreurs…

« J’imaginais la peinture se mettant à saigner. Blessée de la manière dont les gens peuvent être blessés. Pour moi la peinture devenait une personne avec des sentiments et des sensations. »

De mon existence, j’ai appris que tout est possible mais aussi qu’« il existe dans le cœur humain un désir de tout détruire. Détruire c’est affirmer qu’on existe envers et contre tout. »

Madame, je ne te connais pas personnellement pourtant je te connais si bien. Tu es une femme comme moi et cela est ta plus grande force. Tu es ma sœur et je partage tes combats.

Crois en toi, chère Madame ! Défends tes convictions, tes idéaux, tes ambitions !

Ne laisse personne choisir pour toi ! Toi seule, tu sais !

« Nous avons bien le Black Power, alors pourquoi pas le Nana Power ? Le communisme et le capitalisme ont échoué. Je pense que le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale. »

Fixe-toi des objectifs et avance, avance, avance, jusqu’à atteindre ton but ! Quand on veut, on peut !

A titre d’exemple, « quand une femme veut réellement monter au sommet de l’art international, elle y arrive. J’en suis la preuve vivante ! »

Alors ose, tente, rêve, exprime-toi…

Tu es l’héroïne de ta vie.

Je compte sur toi pour vivre pleinement ta féminité, celle qui te correspond, celle qui n’appartient qu’à toi.

Amitiés,

Niki

PS : Si tu vas à San Diego (USA), passe me saluer. J’y repose depuis 2002.

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